Traduction en français moderne Séverine Auffret
Adaptation et mise en scène
Stéphane Verrue
Avec François Clavier
Cie Avec vue sur la mer
Lumière David Laurie
« Comme vous le savez peut-être, ce texte est à l’origine de la grande amitié qui lia Michel de Montaigne à ce jeune juriste, ce Discours a marqué de manière durable la pensée philosophique et politique, du XVIe siècle à nos jours. Si l’idée m’est venue de travailler sur ce texte, c’est justement parce que je lui ai trouvé une formidable résonance actuelle ; il n’est jamais inutile de re-questionner les concepts de vivre-ensemble, de société, de démocratie, n’est-ce pas ? Dans son Discours, La Boétie interroge avec acuité les notions de liberté, d’égalité et même de fraternité. Et s’il analyse très finement l’image du tyran et les mécanismes de la tyrannie, c’est ce paradoxe de servitude volontaire qui retient le plus l’attention du lecteur, de l’auditeur. Qu’est-ce qui fait qu’un peuple tout entier se laisse asservir ? Et que doit-il faire, ce peuple, pour recouvrer sa liberté ?
De plus, si La Boétie écrit bien un "discours" au sens philosophique du terme (texte littéraire qui traite d’un sujet en le développant méthodiquement), on a la sensation permanente d’être face à un discours au sens expression verbale, oratoire, parole proférée devant une assemblée. En humaniste convaincu, La Boétie s’est inspiré des grands classiques grecs et romains (Cicéron n’est jamais très loin) et sa pensée se laisse suivre avec plaisir tant sa langue est toujours vivante, imagée, directe et même… drôle ! »
[Stéphane Verrue]
« Le Discours de la servitude volontaire déborde de son cadre de lecture politique traditionnelle. La fascination répétée qu’il exerce vient de ce qu’il jette aussi les bases d’une étude des rapports de domination-servitude dans les relations intimes, interpersonnelles. Le tyran n’est pas seulement une catégorie politique, mais aussi mentale, voire "métaphysique". Ce rapport domination-servitude ne se noue pas seulement dans la société constituée, mais encore au plus intime de la conscience. L’appel aux "saveurs de la liberté" engage sans doute le peuple et le citoyen, mais aussi et peut-être l’individu, toujours en quête d’un tyran qui le tyrannise, quand ce n’est pas la figure inverse : celle d’un "soumis" à tyranniser. Ce que dit La Boétie de la peur, de la bassesse, de la complaisance, de la flagornerie, de l’humiliation de soi-même, de l’indignité, de l’aliénation des intermédiaires (courtisans, lieutenants et porte-voix divers), par sa vérité crainte – et combien actuelle ! – donne, sainement, froid dans le dos. La tyrannie est toujours prête à se renouer dans un rapport d’emprise partiellement consenti. Nous ne tirons pas du Discours de la servitude volontaire une simple leçon politique, mais encore une leçon éthique, morale, comme l’appel à rejeter de nous-mêmes la figure menaçante, et cruelle, et adorée, du tyran.
La Boétie se garde bien d’offrir aux problèmes qu’il pose une quelconque "solution miracle", restant sur une position critique qui lui évite tout enlisement dans la pâte des réalités constituées. Cette lucidité critique n’implique aucun pessimisme, mais une constante invite à la vigilance, tant collective que personnelle. »
[Séverine Auffret in La Boétie, Discours de la servitude volontaire,
Éditions Mille et une nuits, Paris, 1995]