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La rosse rouge
Radicalement de gauche, la chanteuse-pétroleuse se double d’une maîtresse femme, fan de jeux vidéo.
L’antre de l’ogresse se niche au fond d’une cour sombre du XVIIe siècle à Paris. Dans l’arrière boutique d’un ancien négociant en vin, deux billes cerclées de lorgnons roulent derrière l’écran d’un Mac. C’est une Juliette oisive et volubile qui reçoit ce jour-là dans son atelier dépouillé. Quand on l’avait croisée il y a douze ans, la Mafalda de la chanson française était autrement plus sérieuse et traqueuse. Elle s’apprêtait à dégainer ses Assassins sans couteaux à l’Olympia, le temple music-hall. Façon héritière rebelle et comique troupière.
Aujourd’hui dans une œuvre en rire et noir, elle est restée grimée en gourgandine pour les besoins malins de rimes féminines. En vénéneuse déconneuse, elle marie toujours l’être et le méchant avec la verve altière d’une romantique contrariée qui passerait à la moulinette les péchés capitaux pour une farce de mots capiteux. La diva bouscule jovialement le divin. Tonner et caresser. Susurrer et ordonner. La môme a parfois carburé à l’outrance sans qu’au final, l’élégance ne vire au rance. Juliette a souvent fait ses gammes avec l’exigence de la note juste, le souci du verbe calibré et le plaisir du mot rare. On n’oubliera jamais ses « reins immarcescibles » louangés dans Irrésistible en 1993. Grâce au petit Robert, on sait depuis qu’ils ne sont jamais flétris. Juliette chantait là l’un de ses textes les plus ciselés, et évacuait au passage toutes les questions sur son physique.
Cet après-midi, elle grille des clopes, se caresse le ventre et cause. Franche et intarissable. Le démarrage de la tournée approche. Mais avant, Juliette s’est programmé une semaine de relâche à titiller Playstation et Xbox. L’ami François Morel, qui partage, vin, scène et chansons avec elle, trouve que « Juliette s’est adoucie » depuis quinze ans qu’il la côtoie. « Elle est amoureuse et heureuse avec sa nouvelle amie. » Mais il serait vain de croire que la frondeuse a rabaissé son caquet pour passer sous les fourches caudines du marché. « Elle se méfie des gens qui deviennent très célèbres ». Les vingt ans de carrière, les deux victoires de la musique, la dizaine d’albums et les milliers de concerts n’ont pas eu raison d’un caractère hors pair et d’une carrière hors normes. Télés et radios boudent encore sa chanson-théâtre peu formatée pour du temps de cerveau limité. Elle remplit les salles pour des spectacles qui éclipsent ses disques. « C’est idiot d’avoir la nostalgie de Ferré ou Brel quand on voit ses concerts qui sont de vrais spectacles » savoure François Morel. « Ce sont les aspérités qui font la force. Or dans notre société, il ne faut pas qu’un truc dépasse », note Juliette qui en a pris son parti. Car la conteuse férue de littérature du XIXème siècle, de latin, mais aussi de « chansons cons », est restée en marge des chanteuses à concept et des starlettes filiformes et filet de voix. « Elle a toujours veillé à mettre aussi bien en avant le texte que la musique, analyse Franck Steckar, bras droit et directeur musical. Sans jamais faire de concessions, elle a pu séduire un major et un public grandissant tout en faisant du Juliette. » Le rire est sa soupape. Elle moque les bobos, les machos, les écolos. Mais pas les cocos. Pourtant pas compagnonne de route, elle n’a jamais fait part de doutes quant à son ancrage rouge. « Même si l’on a vu ce qui se passait à l’Est, la réalité qu’il y a toujours des gens qui n’ont aucun moyen de se sortir d’un milieu social. C’est voulu. On continue d’envoyer les jeunes professeurs dans les lycées de banlieue alors qu’on devrait y expédier les meilleurs. Mais on le fait exprès non ? Comme ça on ne vous apprend pas à mettre un bulletin dans une urne. » Mélenchon, son « ego surdimensionné » et sa « hargne permanente » la fatiguent. Aux législatives, elle est radicale. À la présidentielle, c’est « vote utile et PS sans hésiter ». elle a soutenu Ségolène Royal en 2007. « surtout parce que plein de gens se sont dits : « On ne va pas voter pour une bonne femme. » » Elle scrute la société française en croqueuse d’histoires. Et s’agace : « La crise des idéologies et son remplacement par la croyance, c’est une belle affaire pour les tenants du libéralisme. Il est plus facile de croire que de chercher à comprendre », dit cette athée patentée.
Femme de valeur plus que de racines, Juliette évoque l’héritage « gauche, gauche » des parents Noureddine. Jamais encartés. Ils vivaient dans la banlieue rouge de Suresnes, rue Roger-Salen-gro où la gamine tâte « de la goldo ». Le grand-père paternel à transmis à la famille un patronyme kabyle. Parti de son village, avec un « certif » en poche, il a fini directeur des Renseignements Généraux en serviteur gaulliste de la République, raconte sa petite-fille, soudain très respectueuse. La grand-mère, institutrice de la Laïque suggère que la petite Juliette fasse du piano. Elle a 2 ans quand elle trône derrière le clavier. À 13 ans, elle débarque à Toulouse dans le saxophone de papa recruté par l’Orchestre du Capitole. Six mois en fac de lettres et de musicologie et la môme Juliette se met à écumer les pianos-bars de la ville rose. « La vie toulousaine était enthousiasmante, c’était furieux. » Vive les années 80, les essais, les excès, le succès. Au sous-sol du restaurant Le Méchant Loup, se trouve la Mendigote, une « boîte de nuit où avaient lieu des spectacles travestis ». Elle y chante Brel, Barbara, Piaf, Nougaro, Vian, Lapointe et finit par inventer des chansons pour tromper l’ennui. Puis viendra l’expérience de la rue avec un accordéoniste. « C’est comme ça que j’ai appris à attraper les gens et à raconter des conneries ». Elle est l’une des découvertes du Printemps de Bourges 1985, avant de rencontrer un parolier brillant, Pierre Philippe, et un mentor poignant, Jean Guidoni. Franck Steckar la croise en 1992, pour ne plus la quitter. « Elle était déjà allumée avec des délires en tête », raconte celui qui a été sadisé sur scène jusqu’à finir déguisé en lapin. Il campe une Juliette « soupe au lait », « tendue quand elle doute », une « patronne » dotée d’une force de persuasion telle qu’elle est capable de vous faire changer d’avis ». Une maîtresse femme exigeante qui lui a demandé de s’initier à la trompette. En retour, la reine Juliette a fixé une règle d’équité : même cachet pour tous. Mais elle se garde les droits d’auteur. François Morel a découvert une fausse dilettante lors de la mise en scène de son spectacle Un soir, des lions. « Lors des répétitions, elle jouait aux jeux vidéos, mais rien ne lui échappait. Elle savait ce qu’elle voulait et est allée à l’essentiel. » Tous dressent le portrait d’une bosseuse de l’urgence et d’une joyeuse touche-à-tout.
Elle s’est immergé dans la vidéo 3D. Cuisine des lasagnes crème roquefort. Dévore le nouvelliste Raymond Carver. Se mobilise pour le rachat de la maison de Colette. Apprécie la country et la musique mongole. Sourire en coin et contrepèterie en tête, elle est ravie de « brouiller l’écoute ».
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« Pour marquer ses bientôt trente ans de carrière, Juliette, l’autre « dame en noir », entreprend une grande tournée. La chanteuse poursuit dans le registre franco-français, qui mêle l’autodérision et une description très fine de la vie. Son spectacle (vu aux Folies-Bergère) est un modèle d’excellence musicale, autant pour l’orchestre que pour la voix. A son répertoire, des titres d’une telle dimension, où le verbe est alerte et la mélodie frappante. C’est d’ailleurs le mélange de ces deux ingrédients qui compose tout le talent de cette artiste hors normes, formidable interprète qui suscite sympathie et admiration. Ses chansons vont d’un intimisme exacerbé à de vraies drôleries. On rit de ces anecdotes de la vie qu’elle déniche et décrit comme le ferait un chansonnier. »
François Delétraz
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“No parano vivifiant album latino”
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« Quelque part entre Maurice Ravel, Claude Nougaro, les grandes voix du tango et les jeunes pousses de la chanson française »
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