VENDREDI 16 NOVEMBRE À 20 H 30 | ÉQUINOXE

[Durée présumée : 1 h 15]

 

théâtre

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Programme de soirée

Lecture, en compagnie de Manuel Durand,
Jean-Louis Berard
et Joëlle Belmonte

À lire :
• En 10/18 : Journal, 1 et 2,
l’Écornifleur
, suivi des Cloportes
• En Folio (Gallimard) : Histoires naturelles, suivi de Ragotte

Jean-Louis Trintignant dans
Le Journal de Jules Renard

Jean-Louis Trintignant :
Il avait profondément ému ici même à l’automne 2004 dans son hommage à Apollinaire (Alcools et Poèmes à Lou) ; avec Daniel Mille, l’accordéoniste, à ses côtés.
Le revoici, s’emparant d’un livre culte, y tournoyant avec ses complices.
Que dire de plus ? Sinon l’intense plaisir à retrouver celui qui eut la révélation du théâtre à 19 ans, devant l’Avare de Charles Dullin et qui joua pour Vilar dans la Cour d’honneur…

Jules Renard :
Né en 1864 en Mayenne, ce troisième enfant, non désiré et véritablement surnommé Poil de Carotte par sa mère, après un long détour parisien, s’enracinera dans la Nièvre (à Chitry, dont il fut maire) et à Chaumot dans cette maison (« La Gloriette ») qui surplombe toujours Yonne et canal du Nivernais.
Membre frondeur de l’Académie Goncourt, en sympathie avec Francis Ponge, exigeant envers lui-même et les autres, il a l’humour parfois atrabilaire et misogyne. La poésie et l’autodérision parcourent néanmoins son Journal, œuvre majeure dans laquelle il s’engloutira (publiée parmi les trois volumes de ses œuvres complètes en Pléiade, c’est un livre de chevet indispensable à l’honnête homme).

Florilège

« Penser, c’est chercher des clairières dans une forêt. »

« J’aime à lire comme une poule boit, en relevant
fréquemment la tête pour faire couler. »

« Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu. »

« Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente. »

« Une fois que ma décision est prise, j’hésite longuement. »

« De deux énormes vaches, sales de partout.
Comment un fromage peut-il sortir blanc de cette masse de fumier ? »

« J’ai connu un oiseau qui tombait par terre chaque fois qu’il voulait s’endormir sur une branche. »

« Qu’est-ce que l’imagination d’un adulte à côté de celle d’un enfant qui construit un chemin de fer avec des asperges ? »

« Si celui qui se noie joint les mains pour prier,
il coule. »

« L’homme vraiment libre est celui qui sait refuser
une invitation à dîner sans donner d’explications. »

« Le sourire est le commencement de la grimace. »

« La vie n’est ni longue, ni courte.
Elle a des longueurs. »

« Ne pas se lever trop tôt, la nature n’est pas prête. »

« Le but, c’est d’être heureux. On n’y arrive que lentement. Il y faut une application quotidienne. Quand on l’est, il reste beaucoup à faire : À consoler les autres. »

« Je mourrai avant l’heure, ou je me rendrai, et je deviendrai un ivrogne de rêverie. Je passerai donc ma vie, courte ou longue, à dire :mieux vaudrait autre chose. Pourquoi ce roulis de notre âme, ce va-et-vient de nos ardeurs ? Nos espérances sont comme les flots de la mer : quand ils se retirent, ils laissent à nu un tas de choses nauséabondes, de coquillages infects et de crabes, de crabes moraux et puants oubliés là, qui se traînent de guingois pour rattraper la mer. »

« Conseil aux chasseurs : sortir une fois sans leur fusil et parcourir les champs où ils ont tué. La pie devient familière. Les perdrix attendent qu’on soit tout près d’elles. Les prunelles sollicitent, et la juteuse petite poire sauvage. Les prés s’endorment sous une légère brume. Le bœuf s’arrête et regarde, et le bœuf qui le suit lui lèche le derrière d’une langue paresseuse. Ce pré qui tire à lui toute la couverture verte. Et l’on n’a pas assassiné : c’est quelque chose. »

« Je me déshabille ?
C’est ce que vous avez de mieux à défaire. »

LA PRESSE :

Jules Renard : « Journal » drôle et méchant

En plus du fameux « Journal », quatre textes réédités. Humour et aigreur : l’auteur
de « Poil de carotte » n’a rien pardonné à personne.

« Je suis plus capable d’une bonne action que d’un bon sentiment » : cette phrase de Jules Renard manifeste bien que le plaisir éprouvé à la lecture de son Journal est pour une grande part un plaisir moral. Et si le livre est drôle, c’est, si l’on ose dire, par méchanceté pure : à force de n’avoir aucune indulgence pour personne et surtout pas pour lui-même, à force de jouer franchement de son aigreur et de sa jalousie, Renard parvient à donner de lui une image extraordinairement sympathique tout en découvrant une forme d’humour dont il n’est pas tant d’exemples.

Jules Renard est né en 1864 à Châlons-du-Maine, en Mayenne. Son Journal commence en 1887, quand il a donc 23 ans, et s’achève en 1910, l’année de sa mort. (Les deux premiers tomes réédités par 10/18 ne vont que jusqu’à la fin 1901). Vivant à Paris séparé de ses parents, dont les lecteurs de Poil de Carotte n’ont pas une image très flatteuse, Renard vit peu richement, mais un peu mieux à partir de 1888, après son mariage.


PLUS D’EBAUCHES D’ŒUVRES QUE D’ŒUVRES

Depuis toujours, il veut être écrivain. Et, rapidement, sa vie se divise en deux parties : sa maison de Chaumot, dans la Nièvre, près de Chitry où ont vécu ses parents ; et le théâtre, dont il attend beaucoup et qui, pour l’instant, donne surtout, trop généreusement à son gré, à certains de ses « amis », tels Edmond Rostand ou Lucien Guitry. Il y a donc « le côté de Chitry » et « le côté de Guitry ».

Dès qu’il évoque sa passion, la littérature, Renard est saignant. Sortant d’une pièce (d’un autre), il a l’éreintement le plus bref de l’histoire : « C’était, comme on dit dans les faits divers, un de ces drames malheureusement trop fréquents ». Au demeurant, aucun écrivain n’est épargné : « Mallarmé. Intraduisible, même en français ». Il écrit la critique de roman la plus honnête qui soit : « J’aime beaucoup votre livre parce que j’en vois bien les défauts ». Même les mots d’enfants qu’il rapporte sont marqués de l’égoïsme le plus pur. Un gamin à propos d’un jouet : « Peux pas : il est à moi ».

Et puis il y a Chitry. « Mon pays, c’est où passent les plus beaux nuages ». Renard se sent bien loin de l’agitation parisienne. Il sera d’ailleurs maire de Chaumot. Il sympathisera avec Ponge, le « poète du village » qui accumule les lapsus (« de Calife en Sylla », « l’épi de Damoclès ») et qui, conclura Renard, « est encore plus vaniteux que moi ». Il se moque de lui-même et de ses discours de patronage : à l’école, il parle à un enfant des devoirs dus aux parents. « Celui-ci n’en a pas », dit l’institutrice. « Pas de devoirs ? », s’étonne Renard. « Pas de parents : il est orphelin ». Seuls les paysans de sa région ne sont jamais visés par la malveillance de l’écrivain.

« Il y a plus d’Oeuvres pour l’enfance que d’enfants », écrit Renard dans le Journal. Mais il y aura aussi, dans sa vie à lui, plus d’ébauche d’œuvres que d’œuvres. Peu à peu, le Journal engloutit tout. A force de rigueur, il devient l’œuvre par excellence et gêne toute autre écriture. Tous les textes réédités en ce moment datent d’avant 1900. Si sa première publication est posthume (1919), les Cloportes était achevé en 1890. C’est un roman paysan qui raconte la vie d’une famille minable. « Quel amant me délivrera d’elle ? », se demande M. Lérin à propos de sa femme. « Mais dans ce ménage lamentable, l’adultère n’avait jamais pénétré. L’éloignement de M. et Mme Lérin n’était le résultat que de petites lacunes ». Et cette description impressionnante : « C’était bien une vie de cloportes, de calfeutrés, chez qui le sang avait cessé de couler et s’arrêtait à fleur de peau, changé en humeurs, gonflé en furoncles. Comme exercice, on se fait les ongles ; comme récréation on lit, avec des chutes dans le sommeil. Les annonces du journal, le feuilleton, les faits divers, l’attention met tout cela sur le même plan et s’émeut aussi peu d’un enfant écrasé que de la découverte d’une nouvelle pommade ».

L’Ecornifleur, paru en 1892, est l’histoire d’un jeune poète qui a séduit un couple et tente de coucher avec la dame. « Il voit la femme qu’il se doit d’aimer, il va descendre à sa chambre, au milieu de la nuit ; déjà elle a les jambes levées. Mais l’aventure ne se produit pas ; la femme ne l’attend pas – elle dort –, les portes seront fermées – l’Ecornifleur sera pieds nus et ridicules », écrit Marcel Schwob. L’apprenti amant ne sera qu’un pique-assiette. « C’est le livre d’un mufle », dit la critique de l’époque. Succès de scandale. La mesquinerie serait-elle épique ?


METTRE A PLAT LES MAUVAIS SENTIMENTS

En 1896, ce sont les premières Histoires naturelles, dont certaines seront mises en musique par Ravel en 1907. « Buffon a décrit les animaux pour faire plaisir aux hommes. Moi, je voudrais être agréable aux animaux mêmes. Je voudrais, s’ils pouvaient lire mes petites Histoires Naturelles, que cela les fît sourire ». (Journal, 13 septembre 1895). Les humains pourront juger aussi, puisque ces textes sont réédités en Folio à la fin du mois, avec Ragotte, un quasi-inédit.

Qu’on refeuillette le Journal après ce détour par les œuvres d’imagination qui, les années passant, se feront de plus en plus rares. Qu’on pioche quelques-unes de ces notations qui s’étalent sur toute une vie : « Que de gens ont voulu se suicider et se sont contentés de déchirer leur photographie ! » ; « Quand il se regardait dans une glace, il était toujours tenté de l’essuyer » ; « Des jours où l’on conduirait avec plaisir tous les amis à la gare ». « A quoi bon dire : ‘Il a’ ou ‘Il n’a pas de talent’ ? Quoi qu’on dise, il n’y a pas de preuves » ; « Je suis le monsieur qui a toujours, hélas ! le petit mot pour rire ». Et cette phrase qui évoque probablement une peur bien réelle : « Je ne serais pas très flatté si plus tard, quelque imbécile disait : Pour moi qui l’ai connu, il était bien supérieur à son œuvre ».

Mais il y a tout dans ces quelques citations : l’humour, l’aigreur et la crainte de ne pas être le plus grand écrivain. Chez Saint-Simon, les sentiments bas sont travestis par un récit grandiose ; chez Labiche, ils sont mis en scène. Peut-être parce que son Journal n’était pas destiné à la publication, Renard est sans doute le premier écrivain français à avoir mis les mauvais sentiments à plat, à avoir considéré la jalousie et l’avarice avant tout comme quelque chose qui est là, qui existe (et non comme quelque chose de moral). Quand vous avez un peu honte de vous, lisez Jules Renard. Il vous requinquera par son honnêteté drôle et méchante. Et de cela, il a de quoi être fier.

Mathieu LINDON
, mardi 12 juin 1984

Coproduction Les Visiteurs du Soir | Photo : Emmanuel Robert-Espalieu

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