| « L’ombre d’un
frêne et d’un prunier. Huit bancs et des enfants assis devant,
dans l’herbe. Cent
personnes, le regard étoilé, la banane au visage. Yannick
Jaulin est en chantier. Dans neuf mois, le plus connu des conteurs français
commencera, à Niort, la tournée qui le mènera en
novembre et décembre 2007 au Théâtre National de Chaillot,
à Paris, avec Terrien. Mais pour l’heure, le Vendéen
réfugié dans les Deux-Sèvres se rode et prospecte
chez les voisins de Brioux-sur- Boutonne. Pour conter, un conteur a besoin
de contes. Jaulin le sait, lui qui entra dans la carrière par le
collectage. Beaucoup pensaient que les aînés n’y étaient
déjà plus. Lui tenta sa chance. De 1976 à 1982, le
jeune homme écuma son pays natal en ciblant les plus vieux, ceux
qui avaient appris des histoires avant la guerre de 14. Il |
recueillit suffisamment de récits
pour animer pendant des années les fêtes de labours, tenir
la
première partie de stars comme-
Marcel-Amont et enfin décrocher une reconnaissance nationale au
début des années 1990.
En plein renouveau du conte, il fallut renouveler le stock. Certains plongèrent
dans les bibliothèques. D’autres confessèrent les
vagabonds et les taulards. Lui opta pour les gens ordinaires. Au cours
de petites séances ou de grands banquets, il écouta leurs“récits
de vie” sur la mort, le mensonge. Cette fois, il a choisi de s’attaquer
au thème du territoire; Clôture, mur, héritage, mais
aussi territoire de l’enfance : Yannick Jaulin a déjà
recueilli des matériaux chez les notaires, puis avec deux groupes
de volontaires dans le Dauphiné. Ce lundi, il va plus loin. Le
charmant |
festival de Brioux-sur- Boutonne
lui a proposé de venir jouer au pingpong verbal avec les spectateurs;
pendant une
heure, il ouvre des pistes, y précipite le jeune Bobby, naïf
au parler patoisant, tantôt bouc émissaire du village, tantôt
défricheur de terres inconnues.
Bobby dans son chêne creux, sauveur du monde et de l’équipe
de France, bouffeur de psylo, admirateur de ce père stérile,
responsable de la buvette du stade. Deux gifles à Philippe de Villiers,
une pique à Ségolène Royal, un crochet par la Colombie
et les Indiens Kogui, un autre à Abou Ghraïb. Puis il revient
vers le territoire et l’héritage, raconte ce brocanteur voyant
arriver un homme, une armoire sans portes sur le dos… »

[07/07/2006]
|
| Jaulin, un conteur à Chaillot
« Ringard ou décalé, Yannick
Jaulin ? Il va, sept semaines durant, sur la scène de Chaillot,
jouer Terrien, son dernier spectacle, truffé de patois vendéens.
L’idiome, moins à la mode que la « caillera »
banlieusarde ou la communication corporate du milieu des affaires, a le
mérite d’être plus compréhensible. « D’accord,
je suis un peu le témoin d’un monde disparu, je travail pour
la biodiversité, » rigole le conteur, qui va user le son
patois maternelle pour raconter une part d’enfance. Sa troisième
grande création, après J’ai pas fermé l’oeil
de la nuit et Menteur, est une autofiction. Non pas qu’il cède
a la tendance d’impudeur et de confessions généralisées
qui lui répugne. Son personnage revendique une portée plus
universelle. Au cours d’une errance initiatique, il grandit, s’affranchit
de certaines inhibitions et illusions. Au premier rang |
desquelles la nocivité des histoires.
Venant de notre conteur national, l’attaque est surprenante, presque
celle d’un amoureux déçu : « Moi qui les ai tant
aimées, comment ai-je pus ainsi me laisser abuser ? » Et d’ajouter
: « Le peuple allemand, à un moment donné, s’est
fait raconter une fable. Aujourd’hui, les pouvoirs politiques et économiques
se sont emparés de ce besoin pour manipuler et déréaliser
le monde. »
Yannick Jaulin n’a pas l’antidote à cette instrumentalisation
des mythes qui structurent les sociétés. Il en propose juste
une relecture, et revisite ainsi celui d’Abel et Caïn, comme
le sédentaire qui assassine le nomade… Il veut montrer «
comment, par angoisse, on tente de s’approprier le monde ».
Comment la peur des autres et l’absence d’estime de soi aboutissent
à faire « sous-traiter nos vies ». Existe-t-il des histoires
qui proposent un bon usage du monde ? « Les contes ne disent pas autre
chose depuis la nuit des temps ? On ne tuera pas nos |
démons, mais on
a tous en nous une part formidable mettre en résonance avec celle
des autres pour prendre sa vie en main. »
Conteur toujours, Yannick a cependant peaufiné la théâtralité
de son spectacle ? Il a de la musique te de la vidéo comme partenaires
et a soigner son jeu de scène pour se raconter. Comme d’habitude,
ça ne manquera pas d’être intelligent, sans oublier
d’être drôle, à moins que ce ne soit le contraire.
»
J.-L.B.

« La saison d’été du
Nombril du monde, le jardin d’histoires le plus célèbre
de la planète, vient de commencer - c’est la fabuleuse histoire
d’un tout petit conteur,
devenu après bien des traverses, le plus grand de tous les conteurs
: Yannick Jaulin. »

mai 07
|
Le diseur de mésaventures
Yannick Jaulin, conteur caustique, se réconcilie avec
un ami imaginaire. Une autofiction tendre et corrosive.
« Yannick Jaulin peut bien essayer de nous
le faire croire ; il n’est pas un terrien tout à fait terre-à-terre.
Lui, c’est un quadragénaire au minois réjoui, qui
apprivoise encore sa petite voix intérieure. Qui s’est réconcilié
avec Bobby, son ami d’enfance imaginaire. Il s’en était
séparé, « c’est difficile de rester un, toute
une vie ». Il croyait avoir grandi. Aveuglement ? Peut-être
: le conteur-comédien qui voulait sauver le monde, |
oui, Jaulin lui-même, c’est un temps
égaré du côté de l’Ordre du Temple solaire.
Dans sa bouche et avec la complicité de Wajti Mouawad et de Frédéric
Faye, respectivement dramaturge et metteur en scène-, l’épopée
se transforme en cauchemar, course-poursuite quasi mythologique avec une
bande de cannibales. Dans une autofiction tissée de tendresses et
de drôleries verbales, le diseur de mésaventures ne s’interdit
pas d’être corrosif par touches impressionnistes. Et, si nécessaire,
un dispositif vidéo prend le relais, pour démultiplier les
visages de Terrien ou convoquer un principe de réalité grâce
à de fugitives mais explicites images de JT ; le tout projeté
sur un écran morcelé. |
Il faut dire que Yannick
Jaulin, rejeton d’une Vendée rurale versé dans le
collectage de paroles du cru, est le type de conteur qui s’amuse
avec ses bouts de patois faussement naïfs sans se vautrer dans l’exaltation
nostalgique d’un « authentique » terroir. Lui serait
plutôt intéressé par les territoires, sensibles et
mouvants, qui permettent de se poser dans le monde sans se perdre. Rien
de tel pour vous réveiller l’ami imaginaire, celui-là
même qui prend plaisir aux petites et fantasques histoires. Surtout
quand elles ne ressemblent pas à des contes de fées. »
CATHY BLISSON
 |
Yannick Jaulin : C’est Patois,
c’est moi
Le conteur vendéen, drôle d’inventeur de festival du
Nombril du monde, a fini pat trouver sa voie, de la ferme familiale aux
scènes parisiennes.
Terrien, son dernier spectacle au théâtre de Chaillot, est
l’histoire d’un homme qui aime tant les histoires qu’il
se fait avoir par l’une d’entre elles. Et l’homme, c’est
lui. Il était une fois un petit garçon né en Vendée,
à Aubigny, une bourgade située a six kilomètres de
la Roche-sur-Yon. Dans la ferme Jaulin s’entasse trois générations.
Aîné de cinq enfants – cinq en cinq ans -, Yannick
dort dans la chambre des grands parents. Les repas sont bavards toujours
en patois, la langue maternelle. « Mémé Hélène
avait de la goule, raconte-t-il le doigt pointé pour appuyer son
propos. Elle disait « un homme sans femme est com’un ch’val
sans bride. » Le « parlhange » a légué
à Jaulin un répertoire de gestes et d’expressions
inépuisable. Et, aussi, une forme de distinction. Cette langue,
charnelle, « [lui] caresse le ventre [lui] fait ressentir des émotions
absolument impossibles dans l’autre. » Dans chacun de ses
spectacles, le patois se glisse dans les plis, ce qui a parfois suscité
des ricanements, du style « le cul-terreux qui monte à Paris
». La même humiliation ressentie que quand la fille draguée
se moquait de son accent plouc. Dans Terrien, le patois est parlé
par Bobby, bonhomme imaginaire qui symbolise la part d’enfance de
Jaulin. Il n’avait jamais donné dans l’auto-fiction
auparavant. Le conteur, dit-il, a tendance à se dissimuler derrière
le répertoire traditionnel. Depuis sept ans et à travers
ses deux autres spectacles, il fait l’inverse, travaille sur du
quotidien qu’il fait raisonner avec la mythologie. Longtemps, Yannick
Jaulin n’a été que réceptacle. Un don exceptionnel
pour l’écoute, découvert quand il n’était
encore qu’un « belou » de campagne. L’ados de
14 ans vivait alors dans un tout petit monde, la ferme (propriété
de Zacharie du Réault de la Guégonière, qu’on
salue quand il passe), le Massey Fergusson paternel, les charolaises,
les deux copains avec lesquels il court les bals sur sa rutilante mobylette
Flandria payée par Mémé. Puis arrive « l’explosion
atomique » : dans les années 70, l’inventaire des cultures
populaires est à la mode. Il s’investit dans cette mission
collective et bat la campagne pour recueillir les témoignages des
vieux, devenir le porte-parole des petits. « Je venais d’un
univers qui courbe l’échine, qui dit « ol aet de maeme
qu ol aet » (« c’est comme ça que c’est
»), et, soudain, je n’étais plus obligé de suivre
l’ordre établi. »
Collecter est devenu un réflexe, une méthode d’écriture.
Pour Terrien, il a enregistré des témoignages dans le Dauphiné
et dans l’Ouest. Il s’est régalé des anecdotes
d’un notaire haut en couleur, « un seigneur ». Mais
il s’est finalement moins servi de l’histoire des autres que
de la sienne, de celle de son territoire d’enfance en voie de disparition.
La ferme sera bientôt traversée par une autoroute. «
Nous aurions pu parler ici des Indiens Kogi ou autres peuples racines,
mais nous allons parler d’autres Indiens beaucoup moins étudiés,
et aussi dépossédés de leur terre, les paysans vendéens
», expose-t-il dans une imitation de conférence sur la propriété.
C’est à 25 ans, après quelques détours (champignons
magiques et autres addictions), qu’il devient conteur et chanteur
de rock… patoisant du groupe Jan do Fiao, « mythique sur deux
cantons en Vendée ». Il a pour lui toutes ses années
passées à tendre l’oreille. Son extase de conteur
dans sa première maison de retraite reste intacte. Le souvenir
le fait encore se dresser dans la mezzanine déserte du Palais de
Chaillot en ce début d’après-midi, le corps tourné
vers la tour Eiffel . « En restituant les histoires collectées,
j’ai senti un truc très physique, comme un fil qui se tend.
» A la même époque, il ne sait plus où il en
est. « J’avais l’impression que mon Bobby était
mort, que cette capacité à s’émerveiller au
monde était terminée. » Paumé, il croit trouver
la clé dans quête mystique, « quelque chose de plus
grand que lui ». En 1985, avec Frédérique, la mère
de ses deux filles, ils se rapprochent de l’ordre du Temple solaire,
assistent à des réunions mensuelles à Angers et Nantes
pour finir par s’installer dans leur maison du sud-est, en communauté.
Le compagnonnage dure deux ans. La tuerie arrive plus d’un an après
leur départ. Il l’a longtemps vécue avec culpabilité.
Etre piégé par la pire histoire qu’il soit. Dans Terrien,
il a décidé de la regarder en face et d’en parler.
Voilà, je vous raconte d’histoire d’un enfant farci
d’imagination, produit d’un monde en déliquescence,
devenu un adulte égaré et sans repères.
Pourtant, le gars Jaulin, « i » l’est pas un triste.
« Il a une palette émotionnelle large, il est plus lumineux
et plus drôle que d’autres conteurs, il est inclassable »,
juge Olivier Poubelle, d’Astérios Productions (Têtes
Raides, Cali, Olivia Ruiz), qui le soutient depuis vingt ans. Ce rieur
à fossettes a réussi à inscrire une élucubration
sur la terre ferme. Dans les Deux-Sèvres, où il se disait
« réfugié politique », quand il était
blacklisté comme artiste par la Vendée de Philippe de Villiers
(« Une bonne alternative à la démocratie »,
plaisante celui qui vote à gauche). Grâce à lui, dans
le village de Pougne-Hérisson, on célèbre depuis
dix-huit ans le Nombril du Monde. L’objet, providentiel affleurement
rocheux, se situe devant la chapelle. C’est de là que sont
nées toutes les histoires. « On a inauguré en 1990,
on faisait la pose de la première pierre toutes les demi-heures
parce que sinon c’était gâcher l’événement.
» Le festival, biennal, apporte à chaque édition un
programme farfelu… En 2004, année où Jaulin a démarré
une nouvelle vie amoureuse, s’est ouvert le Jardin des histoires,
avec un lieu de résidence et un collectif d’artistes. Le
pétillant lutin a réussi à imposer l’antithèse
de Disneyland : un village rural, sans décors en carton-pâte,
où on entend les vaches à Hubert d’un côté
et le bruit des tracteurs de l’autre. Un maire malin qui a su profiter
de l’occasion et de la bonne fée Jaulin, le café-restaurant
qui a pu survivre et les pancartes Nombril du monde qui s’effeuillent
sur la départementale.
Si le vendéen récemment exilé à Rennes parle
ave animation du prochain Nombril, en août, « sur le thème
de la mine », il creuse depuis quelques années un autre sillon.
Peut-être que les vaches maigres des années 90 m’ont
poussé à tenter autre chose. Pour l’anecdote, il raconte
que c’est le courrier d’une dame qui l’a remis en selle.
Requinquée par une de ses prestations à sa sortie d’hôpital,
elle avait décidé d’économiser pour le soutenir.
Surtout, il y a eu la rencontre avec Frédéric Faye et Wajdi
Mouawad, metteurs en scène, qui l’ont aidé à
faire du conteur un comédien et à soigner son jeu.
Sur scène, il se sent entier. Réconcilié avec ses
origines, ave lui-même, avec Bobby. C’est le mythe de Dionysos
qui lui vient en tête, le bouc qu’on coupe en morceaux, qu’on
met dans le chaudron et qui renaît toujours. Cette fois-ci, le voici
à Chaillot. « Je fais la dernière saison théâtrale
; après… je me mets à la danse. »
Frédérique Roussel
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