Visible à partir de 16 ans |
Création en Suisse |
Texte, scénographie, lumière et mise en scène Krystian Lupa
Assistant à la mise en scène Lukasz Twarkowski
Collaborateur artistique
Jean-Yves Ruf
Costumes Piotr Skiba
Jeunes acteurs récemment sortis des écoles suivantes :
- Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique (Paris)
- École Nationale Supérieure du TNS (Strasbourg)
- La Manufacture – Haute école de théâtre de Suisse romande (Lausanne)
- École Supérieure de Théâtre Bordeaux-Aquitaine :
Anthony Boullonnois, Audrey Cavelius, Claire Deutsch, Thibaut Evrard, Pierre-François Garel, Adeline Guillot, David Houri, Aurore Jecker, Charlotte Krenz, Lucas Partensky, Guillaume Ravoire, Lola Riccaboni, Alexandre Ruby, Matthieu Sampeur, Mélodie Richard

Conseil de lecture : à lire, à consulter...
âmes sensibles s’abstenir ?…
Kantor, Jung, Tarkovski, Ken Loach, Gorki et ses « Bas fonds », Hubert Selby Junior, la Dirty de Bataille, vous parlent ?
Littoral ou Incendies de Wajdi Mouawad vous habitent encore ?
En cette saison nous mettons dans la lumière, de tous jeunes interprètes (cf. Fauves, le Jeune Orchestre Atlantique, le Junior Ballet, l’équipe de Tempête sous un crâne… etc) ; vous donnons à revoir, après l’École des femmes, Lola Riccaboni (Agnès) dans cette plongée vers les profondeurs, entourée de comédiens juste aguerris et se colletant avec le rebut, les situations véristes, entre abominations domestiques et rédemption, entre ethnographie et poésie. Est-ce du sortir de leur mois parisien (Théâtre national de la Colline, à l’invitation de Stéphane Braunschweig) ; ils nous sidèrent par leur interprétation de gueules cassées, d’âmes en peine, dérivant dans cette zone de relégation, qu’ils soient mystique ou poétesse, prédateur, ou solidaires…
On s’y pique, mais on rêve de clinique-refuge. On a largué les amarres, mais le portable est comme un fil ténu avec les proches. On (sur)vit d’expédients (racolage, tentatives miteuses de tournage de film X, chapardages). On s’envase mais on espère le répit.
C’est une fratrie d’une extrême fragilité ; on y parle (très) cru, on se pille, mais on sait se serrer les coudes ; on tremble pour eux, on tremble avec eux.
On ne détourne pas les yeux, car ils nous ressemblent, ressemblent à nos frères sœurs et enfants – borderline – avec navette en dehors et dedans, résistance, instigation, confession, répugnance et fascination, perditions.
Mais, ça palpite – ça respire encore !
Tout un pan d’humanité…
« 3.1 : Rubrique sous laquelle les services de l’administration suédoise classent et enregistrent tous ceux que le tourbillon centrifuge de la vie moderne a éjecté hors des cadres de la société d’abondance : alcooliques, drogués, déclassés et psychopathes, chômeurs sans logis ni moyens d’existence. À Stockholm, marginaux au cœur de la ville, ils zonent à Sergels torg dans un immense forum où Lars Norén les observe et les fréquente depuis tant d’années.
Depuis ses premiers « schizopoèmes » et son séjour en hôpital psychiatrique, Lars Norén aiguise son regard dans la droite ligne de Strindberg, O’Neill ou Bergman et nous livre une fresque étonnante, longue suite épique de brefs dialogues dramatiques, savamment entrelacés. De leurs collisions voulues naît une étincelle comique. Il le faut car le contrepoint caustique éloigne la douleur, le trait d’humour inattendu vient soulager. Des personnages émergent, des biographies prennent corps et, par sa durée même, le drame devient roman… »
In programme du Festival Des Nuits Fourvières – été 2011 – Représentations données dans le lapidaire du musée gallo-romain…
À consulter : Krystian Lupa, entretiens réalisés par Jean-Pierre Thibaudat, Actes Sud-Papiers.
À propos d’un texte et du metteur en scène :
« Le titre est à lui tout seul un programme. Par "personkrets 3:1", l’administration de la ville de Stockholm désigne ceux qui vivent dans la marge. Dans la pièce, alcooliques, drogués, prostitués, psychotiques, SDF et chômeurs peuplent Sergelstorg, une place du centre de Stockholm, dont la matière première est le béton. […] La pièce est un long fleuve de répliques et d’actions qui pourrait, semble-t-il, s’arrêter à tout instant mais qui forme en fait un univers micro-dramatique minutieusement construit, sous-tendu par une ironie constante et des critiques cinglantes. […] Description intense de ceux qui s’inquiètent chaque jour de leur survie, elle provoque chez le lecteur/spectateur "la pitié et la terreur" dont parlait déjà Aristote : "Quand nous présumons que nous pourrions aussi en être des victimes, ou quelqu’un des nôtres, et que le danger paraît proche de nous", on s’identifie et éprouve alors de la compassion. Cette pièce qui semble à des années-lumière de la dramaturgie classique provoque pourtant les mêmes effets. »
[Extrait de L’Arche Editeur]
« Maître de la mise en scène, comme il en existe peu aujourd’hui, Krystian Lupa travaille essentiellement dans son pays natal, la Pologne. De création en création, il affine sa vision d’un théâtre d’art qui brandit, face au réel et à l’humaine condition, un miroir d’une fascinante beauté. Réunissant un ensemble de jeunes acteurs, sortis de diverses grandes écoles de Suisse et de France, il va s’emparer de Catégorie 3.1 de Lars Norén. Ce texte, ou plutôt faudrait-il dire ce matériau dramatique, occupe une place à part dans le travail de l’auteur suédois. Point de huis clos familial, de drame psychologique, mais l’auscultation quasi ethnographique des marges sociales, puisque la parole appartient ici aux drogués, aux prostituées, aux alcooliques, à tous ceux qui ne trouvent pas de vraies places dans un monde (trop) bien ordonné. Lupa et Norén : le choc de deux titans du théâtre. »
Est né à Stockholm en 1944. Il publie ses premiers recueils de poèmes en 1963. À vingt ans, c’est l’hôpital psychiatrique. Ce n’est qu’en 1973, après avoir écrit deux romans salués par la critique, que Lars Norén débute comme auteur dramatique. Marqué par le naturalisme des dramaturges anglo-saxons de l’après-guerre, il partage leur intérêt du langage brut qui fouille et crache les non-dits, dans la ligne droite de Strindberg, O’Neill ou Bergman. Le dialogue est solide, soumis à une construction musicale sensible, mais non pas contraignante. La tension monte vite jusqu’à la limite du supportable, mais souvent un trait d’humour inattendu déchaîne une salve de rires.
Dans Catégorie 3.1, l’auteur Lars Norén nous place face à une communauté d’exclus de la société suédoise. S’inspirant de cette pièce tranchante, Krystian Lupa crée Salle d’attente, avec une troupe de jeunes comédiens issus d’écoles d’art dramatique francophones. Une réflexion sur la solitude...
D’où est venue votre envie de travailler sur Catégorie 3.1 de Lars Norén ?
Krystian Lupa : L’idée de départ était de trouver un texte pour un groupe de jeunes acteurs. Je cherche depuis longtemps des œuvres littéraires susceptibles d’éclairer les transformations latentes des générations actuelles et à venir. Malgré les problèmes de compréhension et d’acceptation du texte Catégorie 3.1, j’ai estimé qu’il s’agissait d’un support rêvé pour un travail d’exploration avec de jeunes acteurs en devenir. J’ai d’ailleurs pensé, au début, que notre rapport au texte serait beaucoup plus libre, que Catégorie 3.1 ne serait qu’une proposition d’espace-refuge, de lieu de rencontres, dépourvue de trame narrative. Finalement, l’intuition que tous les personnages pouvaient avoir le même âge, que l’on pouvait traiter les relations au sein de cette communauté amorphe comme des rituels et des psychodrames générationnels m’est apparue possible et intéressante. C’est également ce qui a permis la rencontre créative et personnelle entre les jeunes acteurs et les personnages du texte de Norén.
Quel est le rapport qui s’est instauré entre Salle d’attente et Catégorie 3.1 ?
Kr. L. : Nous avons cherché à nous détacher de la trame narrative de l’œuvre originale. Bien plus que le récit de l’histoire des personnages, ce qui nous fascinait, c’était les motifs répétitifs de cette pièce : les refrains des dialogues et des conflits, qui apparaissaient parallèlement aux frustrations et aux addictions des personnages que nous explorions. Avant d’établir ensemble la distribution des rôles (je devrais plutôt dire avant la rencontre avec les personnages de Catégorie 3.1), nous avons pendant un mois improvisé pour créer des « personnages personnels » dans un espace de sans-logis, de drogués et de rejetés. Cet espace a produit un effet radical sur l’imaginaire des acteurs : les monologues personnels des personnages sont nés avant même que les personnages eux-mêmes n’apparaissent. Je parle de « rencontre » avec les personnages du drame de Norén, car un cheminement personnel un peu onirique, un peu spiritiste (psychodramatique) de l’imaginaire des acteurs s’est mis en œuvre - cheminement qui a toujours précédé mes décisions. Plus tard, lors des improvisations des situations du drame, le texte de départ s’est modifié spontanément. Parfois, un fragment des dialogues de Norén s’avérait être une précieuse découverte, mais il créait toujours une situation nouvelle, éloignée de la situation d’origine. D’autres fois, l’improvisation créait de nouvelles séquences, déclenchait l’irruption de monologues personnels. Les comédiens et moi-même sommes chacun partis à la recherche du monologue intérieur qui, en nous, faisait écho à ces destins humains extrêmes. Nous avons aussi travaillé sur l’ouverture à un « texte intime extraconventionnel » avec le spectateur (qui est ici destinataire de toutes sortes de représentations risquées), sur la possibilité de provoquer, à la manière des performeurs, des relations avec le spectateur qui diffèrent de la façon stéréotypée de présenter l’histoire des personnages.
A travers cette nouvelle création, quels domaines essentiels avez-vous souhaité éclairer ?
Kr. L. : La profonde solitude du « conscient » de l’homme, en tant qu’individu. Les relations entre ces « conscients » révèlent à quel point le jugement que l’on peut être amené à porter sur les chemins de vie des autres est superficiel, à quel point les motifs du bon ou du mauvais chemin sont relatifs, à quel point les mécanismes du bonheur sont ingérables. Salle d’attente nous permet de nous identifier au monologue intérieur de l’homme en train de chuter, d’entrer dans le « labyrinthe extrapsychologique » de son argumentation...
Pourquoi avez-vous préféré vous « inspirer » du texte de Lars Norén plutôt que de le « mettre en scène » ?
Kr. L. : Car lors de la lecture de Catégorie 3.1, j’étais sans cesse traversé par l’intuition que « l’espace interpersonnel » de ce texte en disait beaucoup plus que l’histoire qu’il raconte. Cette impression se rapporte d’ailleurs non seulement à ce texte-là, mais également à de nombreux autres textes contemporains dont les dialogues ne servent pas à développer le projet conçu par l’auteur. Catégorie 3.1 n’est donc pas, selon moi, une œuvre littéraire au sens courant, au sens traditionnel. Car dans les dialogues de ce texte, le mouvement des relations qui se créent spontanément en deçà du dialogue apparaît rapidement plus important que ce qui se dit. Il me semble, par conséquent, qu’une création parallèle élaborée à partir des monologues intérieurs des acteurs permet de découvrir de manière beaucoup plus profonde la vérité de ces situations dissimulées sous un texte - et en disant cela, je lui rend hommage ! - irrationnel et non-littéraire. Je n’apprécie pas les pièces où les dialogues sont subordonnés au concept de narration, où ils servent à raconter l’histoire. Car, dans ce cas-là, les dialogues ne permettent pas au metteur en scène et aux acteurs d’avoir accès à la réalité et aux hommes qui habitent cette pièce.
Pensez-vous que votre théâtre est plus proche du domaine de la réalité ou de celui de l’imaginaire ?
Kr. L. : Je ne vois pas de contradiction entre ces deux domaines. En nous ouvrant à ce que nous suggèrent nos intuitions et notre imaginaire, nous sommes souvent plus proches de la réalité que lorsque nous les censurons et les réfrénons en faveur d’un « point de vue objectif ». Les actes d’imagination ne nous éloignent pas de la réalité mais, au contraire, ils nous en rapprochent - en tout cas, tel est notre désir secret, autrement l’imagination ne servirait à rien. C’est peut-être en contradiction avec une vision de bon sens, mais il se peut que les conditions objectives et subjectives soient des directions qui ne s’éloignent l’une de l’autre qu’en apparence : peut-être se rejoignent-elles dans l’espace non-euclidien des relations entre MOI et le MONDE.
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat
(d’après une traduction du polonais d’Aleksandra Krzymyk-Brzozowska)
A 68 ans, le Polonais Krystian Lupa fait partie du cercle étroit des maîtres du théâtre européen. Ce grand lecteur de Jung, disciple de Tadeusz Kantor et d'Andreï Tarkovski, ne cesse de développer sa conception du théâtre comme instrument d'exploration et de transgression des frontières de l'individualité. Après des adaptations - qui ont fait date - de grands romans européens comme Les Somnambules, d'Hermann Broch, ou Les Frères Karamazov, de Dostoïevski, il semble entré depuis Factory 2 et Persona.Marilyn dans une nouvelle période.
Pourquoi avez-vous choisi le texte de Lars Noren ?
Depuis quelque temps je cherche des textes qui traitent du groupe, du langage spécifique qui s'y développe. Le phénomène du groupe est, me semble-t-il, une énigme intéressante pour nous en ce moment. Chaque groupe est une forme hermétique, qui crée sa propre réalité. Alors, quand, avec René Gonzalès, le directeur du Théâtre Vidy-Lausanne, qui est à l'origine du projet, nous avons commencé à discuter du spectacle, dont le point de départ était de travailler avec de très jeunes acteurs, il m'a parlé du texte de Lars Noren, que je ne connaissais pas. Je savais juste qu'en Suède il y avait cet auteur-là, qui s'occupe de sujets assez bouleversants, qui va dans des zones où personne ne va : la prison, la marge, qui lui permettent justement de dresser le tableau d'enclaves de vie fermées, de groupes rituels où se créent d'autres sortes de communication humaine.
C'est ce qui vous a intéressé ?
Ce qui m'a fasciné, c'est le langage, la manière dont Noren nous
montre des gens qui, sous l'effet de l'ivresse, de la drogue ou de la destruction psychique, sortent du devoir habituel de la communication rationnelle. Ce qui rend le texte si extraordinaire, c'est que Noren n'a absolument pas adopté une perspective de chercheur, d'observateur d'un phénomène social dangereux : parler de ces marginaux concerne sa propre vie, sa propre expérience.
Il n'y a donc chez lui aucun jugement...
Exactement : il n'est pas dans la perspective de la morale bourgeoise habituelle, de la "normalité", qui consiste à se tenir soigneusement à l'écart de ces gens, de s'en protéger par un cordon sanitaire. Et son texte est extraordinairement suggestif : il vous contamine, en quelque sorte, il vous harcèle, il vous viole, il vous force à une identification. Cette langue sans aucune censure, cruelle, brutale, vulgaire même, devient belle parce que Noren nous communique à travers elle l'état d'âme de ces personnes, et nous amène ainsi à entendre ce qu'elles ont à dire, et qui peut être important pour nous, peut nous amener à une nouvelle perception de la réalité. Avec Catégorie 3.1, Noren propose une conception totalement différente du théâtre classique : il ne s'agit pas de raconter une histoire, mais d'être dans un espace humain dans lequel il peut arriver comme ne pas arriver quelque chose, mais dans lequel il faut passer du temps, éprouver ce processus durant lequel certains chutent, et d'autres vont vers une forme de salut.
On peut voir beaucoup de liens entre ce spectacle et vos deux précédents, "Factory 2" et "Persona.Marilyn", autour des figures d'Andy Warhol et de Marilyn Monroe : figures mythiques, motif de l'autodestruction...
Oui, c'est l'exploration d'une certaine perversion, celle de l'attirance humaine pour la chute. Ce motif de la chute est bizarrement lié au motif de la liberté, en un lien terriblement secret et dangereux. On ne peut pas l'analyser par un processus rationnel. Alors peut-être que notre art théâtral, qui travaille avec et sur la fonte du recto et du verso - "blanc" et "noir" - de notre âme, des articulations, des circulations entre les deux, peut apporter quelque chose, avec
l'acteur au centre de ce processus.
Comment ces très jeunes acteurs ont-ils abordé ces zones de marge et de destruction ?
Les jeunes gens d'aujourd'hui sont évidemment très fascinés par ces marges humaines. Chacun d'entre eux, je pense, se sent proche d'une expérience de cette sorte, même s'il ne l'a pas effectivement vécue dans la réalité. Ces jeunes sont beaucoup moins dans le refoulement du versant destructeur de notre psychisme que les adultes, qui souvent font comme si celui-ci n'existait pas, ce qui est une erreur que l'on peut payer très cher. Et, surtout, il y a dans la pièce, et il y a eu dans le processus de travail, un paradoxe assez phénoménal, qui tient à l'énergie cathartique que contient le motif tragique. Comme l'avait éprouvé Lars Noren, nous avons eu le sentiment que la réalité de ces gens dégradés contenait une force spirituelle, sortant des schémas de la moralité. Ce n'est pas, je pense, chez Noren, une proposition de renversement des valeurs. Mais, en tout cas, il ne s'agit pas d'une réalité qui nous démoralise : plutôt une possibilité de révision de tous ces schémas dont on se sert tout le temps.
Quels schémas ?
Toutes ces normes qui régissent l'humanité, qui sont issues du XIXe siècle, qui décident de ce qui est beau et bon, et dont on voit bien qu'elles ne conviennent plus. En tant qu'artiste, j'éprouve un plaisir fou à décomposer tout cela, voire à l'exploser.
C'est ce qui explique le titre du spectacle, "Salle d'attente" ?
Oui. Dans le monde d'aujourd'hui, beaucoup de gens se rassemblent, dans l'attente de quelque chose, mais on ne sait pas quoi.
Nous, alcooliques, drogués, prostitués, chômeurs...
Pour te connaître toi-même, descends dans les bas-fonds,
semblent nous dire Lars Noren et Krystian Lupa. L'alliance de ces
deux monstres du théâtre européen, l'auteur suédois et le metteur
en scène polonais, et leur rencontre avec un groupe de très jeunes
acteurs français et suisses à peine sortis de l'école, donnent un
spectacle qu'il ne faut pas rater : malgré ses imperfections et
quelques longueurs, Salle d'attente propose un voyage théâtral
comme il y en a peu, propre à conduire chaque spectateur vers des
interrogations intimes et nécessaires.
D'abord il y a le texte signé par Lars Noren à la fin des années
1990, sous le titre Catégorie 3.1. "Personkrets 3.1", c'est la case
dans laquelle l'administration de la ville de Stockholm classe ceux
qui vivent en marge, alcooliques, drogués, prostitués, psychotiques,
SDF ou chômeurs. Lars Noren a partagé leur quotidien pendant des
mois à Sergels Torg, une place du centre de Stockholm où ils se
retrouvent et se mêlent à la foule des passants.
A partir de ce qu'il a vu, entendu et vécu là, il a écrit cette pièce hors
normes à tous points de vue, qui est loin d'être uniquement sociale.
C'est toujours par ses marges qu'une société se révèle, comme un
individu par ses symptômes, et les bas-fonds de Noren ne plongent
au ras du bitume que pour mieux s'élever vers une forme de lyrisme
et de vérité supérieure, qui transcende le "trash" contemporain
comme le discours sur la souffrance sociale.
Hors normes, la pièce de Lars Noren l'est aussi par sa durée - huit
heures au moins si elle est jouée en intégralité -, comme l'avait fait
Jean-Louis Martinelli, qui a créé le texte en français en 2000, au
Théâtre national de Strasbourg. Krystian Lupa a choisi de la réduire
à un peu plus de trois heures, dans son spectacle tout à fait fidèle à
l'esprit du texte de Noren, qui déploie dans toute sa force la crudité
du langage et des situations mais la transmue, en une alchimie
théâtrale assez magistrale, en une énergie et une douceur
hypnotiques.
D'une vérité crue, la première scène l'est, qui voit un jeune couple
de junkies tenter de se faire son shoot d'héroïne, dans le vaste
espace de béton brut (parking, souterrain ?) couvert de tags - à
droite, "révolution", à gauche, "désobéissance" - conçu par Krystian
Lupa. Et les autres scènes le seront également, qui voient se
croiser une quinzaine de personnages que Lars Noren souvent ne
désigne que par leur état - "l'Alcoolique", "le Chômeur", "le
Schizophrène", "la Fille", "le Jeune" - et que parfois il nomme,
comme cette Anna, le bel ange rouge qui traverse le spectacle,
Anna qui écrivait des poèmes et qui s'est échappée de l'hôpital
psychiatrique où ses parents ont voulu l'enfermer.
Dans cette Salle d'attente où tout se joue dans le langage et les
relations entre les personnes/personnages, et où affleure un
humour beckettien, on peut croiser également "Jésus-commis
voyageur" ou "le Communiste" (qui sont joués par le même acteur),
ou encore "le Directeur", qui, autrefois, a mené une existence tout à
fait bourgeoise, qu'il a quittée après un drame personnel. Depuis, il
vit là, avec son Caddie, et il dit qu'il s'y sent bien.
Des zones dangereuses (qui ne sont pas celles que l'on croit) vers
lesquelles Lupa emmène ses spectateurs, on ne dira pas plus, pour
souligner à quel point le spectacle repose sur le travail de révélation
que le metteur en scène a mené avec ses jeunes acteurs - et qui
double celui qu'effectue le spectateur.
Que ces acteurs accusent pour certains quelques petites faiblesses
n'a ici pas beaucoup d'importance, tant est riche la matière humaine
qui s'est tissée dans la rencontre entre le texte de Noren, Krystian
Lupa et ces jeunes comédiens que voici : Anthony Boullonnois,
Audrey Cavelius, Claire Deutsch, Thibaut Evrard, Pierre-François
Garel, Adeline Guillot, David Houri, Aurore Jecker, Charlotte Krenz,
Lucas Partensky, Guillaume Ravoire, Lola Riccaboni, Mélodie
Richard, Alexandre Ruby et Matthieu Sampeur.
A la fin, ils viennent tous s'asseoir sur le rebord de scène. Ils nous
regardent, et là, il se passe quelque chose de vraiment
bouleversant, qui donne tout son sens à l'"acteur/personnage",
selon Krystian Lupa, et à son théâtre de l'expérience.
Fabienne Darge
![]()
« Entouré de tout jeunes acteurs francophones, Lupa offre une expression brillante de la solitude de paumés attachants. »
![]()
La salle d’attente : requiem for a dream
« (…) Les conversations semblent surréalistes, mais au fil du temps se créent un étrange matériau poétique et une réflexion passionnante sur la place des âmes perdues dans la société. Magnifiquement touchants, ces hommes et ces femmes brossent le portrait de la condition humaine, sa force et sa faiblesse. (…) Krystian Lupa livre une œuvre sombre et glaçante sur des antihéros, des invisibles, incarnés par des comédiens intenses, profondément habités par leur personnage dont ils parviennent à faire ressentir aux spectateurs les délires et les monologues intérieurs. Presque déjà morts ou dans un espace temps insaisissable, les personnages ouvrent une porte sur quelque chose de l’ordre du sacré. Ames sensibles s’abstenir… »
Audrey Hadorn
Lyon Capitale
Electrochoc théâtral
« Ils se shootent, boivent, marmonnent et se lancent dans des discussions absconses, pareilles à des monologues intérieurs qui se croisent sans vraiment se rencontrer. Parfois ils s’empoignent pour se battre ou s’étreindre, ou les deux. Pourtant, ils ont indéniablement une existence bien réelle, une humanité – même réduite à la portion congrue – qui leur est propre, un langage singulier qui ne s’embarrasse d’aucun faux-semblant. sans doute, parce qu’ils ont été inspirés à Lars Norén par de vrais marginaux rejetés par l’administration suédoise, ceux qui zonent dans un forum de Stockholm. Dans la version de Lupa, ils sont incarnés par une quinzaine de jeunes comédiens issus de prestigieuses écoles de comédie. Ils se sont fondus dans leur rôle avec un étonnant mimétisme, abolissant la frontière entre le personnage et l’acteur. Par l’intensité de leur interprétation, ils rendent poignants ces paumés pris dans la nasse de l’addiction. L’ensemble saisit à la gorge comme un long cauchemar dont on ne voudrait se dépendre. »
Nicolas Blondeau
![]()
Les âmes d’à côté
Les Nuits de Fourvière 2011 ont placé la barre très haut, côté théâtre : Bartabas, Chéreau, Lavaudant… et, aujourd’hui, Krystian Lupa. Le metteur en scène polonais s’attaque volontiers à des « monstres » (des œuvres de Dostoïevski, de Nietzsche, la vie de Warhol pou de Marilyn…). (…) Pas d’intrigue ni de progression dramatique, mais une suite de monodialogues décousus, qui laissent échapper les souvenirs embrumés et les souffrances quotidiennes de cerveaux grillés par l’alcool, la drogue et la dépression.
Zombies magnifiques.
On était habitué aux comédiens polonais aguerris du maître. Lupa a choisi de représenter cette cour des Miracles « universelle » avec de jeunes comédiens francophones. Un pari doublement risqué : à cause de la barrière de la langue et, surtout, de la complexité extrême des personnages – comment à vingt ans incarner toute la douleur du monde, la fureur de l’autodestruction ? Pourtant ces 15 vaillants petits soldats y parviennent. Mal assurés au début, ils se transforment très vite, portés par le travail très intérieur de Lupa, en zombies magnifiques : anges de la mort et de la folie (Anna, le schizophrène), vrai-faux Christ, directeur d’entreprise devenu SDF, junkies fiévreux…
Le décor est impressionnant. Mais Lupa se refuse à de grands effets. LE scènes sont juste âpres, saisissantes et sans complaisance. Tout repose sur les frêles épaules de ces jeunes gens comme possédés par des djinns. Ils font passer le malheur, l’ironie, la joie du désespoir, l’hébétude, mais aussi l’humanité de leurs personnages. Les hommes d’à côté ont encore une âme – même damnée. Hypnotisé, le spectateur oublie peu à peu la notion du temps – choqué, moins par la violence des scènes que par la souffrance qu’elle exprime. On se souviendra longtemps de la dernière image du spectacle… »
Philippe Chevilley
![]()
« La Salle d'attente » de Krystian Lupa, un spectacle majeur
N'attendons pas une ligne de plus pour dire que « La Salle d'attente » que signe le metteur en en scène polonais Krystian Lupa accompagné de jeunes acteurs de langue française, est son spectacle le plus radical à ce jour. D'une bouleversante noirceur. Et d'une sidérante intensité balafrée. Ce spectacle est un miracle.
Le credo du travail avec les jeunes acteurs
Plus les cheveux blanchissent sous son fol harnais, à 67 ans et des poussières, plus Lupa fait preuve d'une liberté gamine faite de risque et d'impertinence, et d'une volonté de frayer avec l'inconnu que l'on croyait réservées à la jeunesse.
Et il n'aime rien tant, à l'école théâtrale de Cracovie et ailleurs, que travailler avec de jeunes acteurs en devenir, chez qui l'être n'a pas encore été corseté derrière le paravent du paraître.
Une pièce qui ne fait pas l'unanimité
Le spectacle vient donc d'être créé au théâtre de Vidy Lausanne. On l'attend aux Nuits de Fourvière à Lyon, il sera la saison prochaine au Théâtre de la colline à Paris, et ailleurs (Grenoble, Châteauroux, Perpignan, Béziers). Nulle part « La Salle d'attente » n'a fait et ne fera l'unanimité. D'abord en raison du renversement théâtral opéré par Lupa. Ne serait-ce que dans la dilatation tendue du temps, de sa méfiance innée de toute théâtralité assimilée à une fausseté.
Un groupe d'acteurs au travail
Ayant réuni ces quinze jeunes acteurs, qui pour la plupart ne se connaissaient pas entre eux, Lupa, on le pressent, s'est d'abord attaché à ce que qu'ils forment un groupe. Non une distribution : la distribution des rôles est venue du travail.
Longs moments passés à la table, improvisations face à une caméra vidéo, dont il reste des traces dans le spectacle via deux écrans, essais de personnages… Dans le spectacle, deux scènes à deux reviennent interprétées de façons fort différentes, exactement comme dans la vie : face à une même situation, deux couples ne réagiront pas de la même façon.
Lupa cherche à travers le texte, qui est à la fois texte et prétexte, à atteindre l'être de l'acteur, à aller au-delà du théâtre par les moyens du théâtre, comme si ce théâtre-là permettait à la vie des acteurs d'aller au-delà de leur quotidienneté. Comme si le théâtre-là les incitait à se dépasser, se grandir.
La recherche théâtrale de Lupa
C'est ce qui se passe dans « La Salle d'attente ». D'autant plus que ces jeunes acteurs sont confrontés à des personnages à la dérive, en mal d'être. Un lieu, un groupe. Tout part de là désormais dans l'univers de Lupa.
Après ses années Thomas Bernhardt et ses adaptations de Musil, Broch, Dostoïevski, – après « Zarathoustra », un spectacle de transition –, il semble que Lupa ait entamé avec « Factory 2 » une nouvelle phase dans sa recherche d'un théâtre au plus près de l'être.
Et comment ne pas songer une nouvelle fois, en voyant « La Salle d'attente », à l'expérience fondatrice que fut pour le jeune Lupa, à peine sorti de l'école de Cracovie et déjà courtisé, sa décision de s'isoler avec un groupe d'acteurs pendant 7 ou 9 ans dans les montagnes polonaises à Jelénia Gora. Et d'y vivre une expérience où vie et théâtre faisaient la paire.
Une quête d'honnêteté et de non semblant
La drogue dure, l'alcool, le chômage, la folie, la foi, le déclassement traversent la pièce, et le spectacle. Les personnages ont parfois des noms comme Anna, Angelika, Heiner, et parfois n'ont pas de noms et sont le chômeur, l'alcoolique, le schizophrène, le communiste, l'acteur. Lupa aurait-il monté cette pièce en Pologne ?
Il y a quelques années, venu à Paris pour des entretiens qui paraitront ensuite chez Actes Sud, il avait tenu certains propos qu'il n'aurait sans doute pas tenus tels quels à Varsovie. Parce qu'il trouvait en terre étrangère. « La Salle d'attente », c'est tout comme.
En travaillant à Paris avec des répétitions au Centquatre et à Lausanne avec des jeunes acteurs inconnus de langue française, Lupa va encore plus loin que « Factory 2 », conçu à Cracovie avec des acteurs polonais qui lui sont familiers.
Il va plus loin dans le non-jeu, dans sa façon de façonner un théâtre de « l'être-là », dans sa haine du Théâtre (celui du « m'as-tu vu », des effets, de l'histrionisme ; ce ripolinage de surface que sont la plupart des spectacles en circulation), dans sa quête – j'allais écrire de « vérité », mais le mot est si sali qu'il vaut peut-être mieux écrire « honnêteté », ou « non-semblant ». Le paradoxe de Lupa est celui-ci : rien de tel que l'empire du jeu qu'est le théâtre pour atteindre son contraire.
« Ça pue le théâtre ! »
Pari risqué, forcément fragile, mais pari tenu. Au soir de la seconde représentation publique à Lausanne, où les acteurs laissent filer la concentration du premier soir, Lupa les réunit et leur assène :
« Ca pue le théâtre ! »
Ils ne l'ont pas oublié. Cette phrase est comme un garde-fou : ils ont compris. Ils sont tous magnifiques.
Nommons-les : Anthony Boullonnois, Audrey Cavelius, Claire Deutsch, Thibaud Evrard, Pierre-François Garel, Adeline Guillot, David Houri, Aurore Jecker, Charlotte Krenz, Lucas Partensky, Guillaume Ravoire, Lola Riccaboni, Mélodie Richard, Alexandre Ruby, Matthieu Sampeur.
Une réflexion en passant pour finir : il y a souvent dans les spectacles de Lupa un personnage qui dort en scène. C'est le cas ici, plus qu'ailleurs. Comme si le metteur en scène déléguait à un dormeur le soin de rêver le spectacle au moment même où il s'accomplit.
La saison prochaine au festival Dialog à Wroclaw (Pologne) - 14 et 15 octobre. Au Théâtre de la colline - du 11 janvier au 4 février 2012. Puis MC2 de Grenoble - Equinoxe de Châteauroux - Théâtre de l'Archipel de Perpignan - Sortie Ouest de Béziers.
[Jean-Pierre Thibaudat – Rue 89)]
Nouveaux talents
« C’est un sentiment exaltant qui saisit le spectateur devant la jeunesse talentueuse. Les poètes auront toujours de nouveaux porte-feu et cela rassure en un monde violent et pressé. Avec Salle d’attente, cette jeunesse, soit quinze comédiens à peine sortis d’écoles de France ou de Suisse, on est comblé. Le maître polonais Krystian Lupa, qui nous a éblouis cette saison avec deux volets d’une trilogie (Warhol, Marilyn), les a choisis entre des dizaines et les dirige dans une pièce difficile, âpre, qui demande précision, audace, énergie et retenue, intériorité et jeu sans entraves… Cette pièce est celle du Suédois Lars Norén, Catégorie 3.1, que Jean-Louis Martinelli avait créée en France. On y parle de ceux qui sont aux marges et qui vivent dans les dessous des villes. Dans ces « bas fonds » contemporains en lesquels Lupa fait surgir un Christ désigné comme « Jésus commis voyageur » (trois personnages retissés), on croise des « suicidés de la société », des « blessés de la vie », pour user de deux formules empruntées à des univers antagonistes… Des garçons, des filles qui cherchent, se cherchent, qui tentent de survivre. Ils ont des rêves échafaudés sur le béton d’un parking tagué. Un spectacle né du désir de René Gonzalès, directeur depuis vingt ans du Théâtre de Vidy-Lausanne. Il a convaincu le metteur en scène qui travaille en langue française. Une expérience d’une intensité exceptionnelle pour les comédiens, une production d’une puissance bouleversante pour le spectateur. Il y a, dans l’alliance du visionnaire passionné qu’est Lupa, 67 ans, et des quinze, 20 ans et quelque, la force qui permet de mieux comprendre la dissolution de ces personnages tragiques. La relation au temps est envoûtante. On s’installe avec eux, dans cette attente, cet oubli. On passe de l’autre côté. C’est cela, « le théâtre de la révélation » de Krystian Lupa. »
Armelle Héliot
![]()
vendredi 1er juillet 2011-07-04